Hélène Conway-Mouret, sénatrice des Français de l’étranger et présidente du groupe d’amitié France-Caraïbes

Lors de mon déplacement au Sénat, au mois d’octobre au forum d’affaires consacré aux relations économiques entre la France et l’Amérique latine, j’ai eu l’honneur d’écouter l’allocution d’ouverture de la sénatrice Hélène Conway-Mouret. Je vous invite à découvrir son brillant parcours à travers ses multiples fonctions politiques : sénatrice des Français de l’étranger ; vice-présidente de la commission des affaires étrangères de la défense et des forces armées ; ancienne vice-présidente du Sénat ; ancienne ministre déléguée aux affaires étrangères ; et depuis 2017, présidente du groupe d’amitié France-Caraïbes.

Par Diane CARDOSO-GOMES, fondatrice de Paris Latina News

Madame la Sénatrice, vous vous déplacez régulièrement dans le cadre de vos missions, qu’avez-vous réalisé comme déplacement en Amérique latine et aux Caraïbes ?

Hélène Conway-Mouret : L’Amérique latine s’est vite imposée comme une priorité quand j’étais ministre déléguée aux affaires étrangères. En 2012, au sein de mon ministère, nous avons pris conscience que l’Amérique latine avait été délaissée pendant trop longtemps. C’est un continent que nous ne connaissons pas assez et négligeons sur le plan bilatéral. Nous avons des visites à Paris mais pas suffisamment dans le sens inverse.

J’ai développé un intérêt pour ce continent lors d’une première grande tournée en Amérique centrale. A cette occasion, le président du Salvador m’a accueillie en me disant qu’il était très heureux de voir que la France avait enfin retrouvé son pays sur la carte du monde. Cela faisait seize ans qu’il n’y avait pas eu de visite ministérielle. Depuis, je tente de m’y rendre à peu près tous les 18 mois. A chaque fois, je visite plusieurs pays. J’y rencontre d’abord les acteurs français – école et lycée français, Alliance, Institut, conseillers du commerce extérieur, chambre de commerce, consulat, ambassade – et les élus locaux, les conseillers des Français de l’étranger. Je réalise également de nombreuses rencontres bilatérales. Je crois avoir visité pratiquement toute la côte Est et le Sud. Je suis également allée au Venezuela pour représenter la France lors de l’investiture de la première élection du président Maduro, puis en Guyane avec la commission des affaires étrangères et de la défense. En revanche, je ne suis jamais allée en Bolivie, en Équateur et au Pérou. J’espère pouvoir m’y rendre prochainement. Les ambassadeurs à Paris et en poste dans ces pays m’y invitent.

Je pense que c’est un continent auquel nous devrions prêter plus d’attention. C’est pour cette raison que je soutiens tous les événements qui sont organisés à Paris. Il est nécessaire de créer cette motivation et cet intérêt chez les Français afin de les inciter à s’engager dans une relation bilatérale aux nombreuses opportunités dans tous les domaines.

Quel est votre rôle en qualité de présidente du groupe d’amitié France-Caraïbes ?

Hélène Conway-Mouret : Mon rôle est bien évidemment d’animer ce groupe. Je suis très heureuse qu’il compte près d’une quarantaine de sénatrices et sénateurs, signe de l’intérêt que les parlementaires de la Chambre haute porte à cette région du monde. N’oublions pas qu’elle comprend un certain nombre de territoires français et de pays auxquels nous sommes attachés historiquement. Je pense à Haïti par exemple et puis d’autres, comme Cuba. Jusqu’au moment où j’ai pris la présidence, le groupe allait traditionnellement à Cuba. Il est vrai que c’est le pays le plus important des Caraïbes en termes de superficie. Depuis, nous sommes allés en République dominicaine, à Haïti et en Jamaïque. Le prochain voyage n’est pas encore arrêté mais j’aimerais emmener la délégation sur les autres îles qui n’ont jamais reçu de visites parlementaires.

Lors de nos déplacements, nous avons à la fois des rencontres avec les plus hautes autorités, souvent le président du pays ou le premier ministre. Nous passons également du temps au Parlement avec nos homologues. En outre, nous visitons des projets soutenus par l’AFD. Je pense à la République dominicaine où nous avons visité un immense projet de construction d’un quartier pour une population qui vivait sur les berges d’un fleuve dont elle subissait les inondations. Un téléphérique a aussi été construit pour désenclaver une banlieue et permettre à tous les travailleurs d’accéder au centre-ville en vingt minutes au lieu des deux heures de trajet auparavant. Ces visites de terrain sont essentielles. Bien évidemment, nous allons aussi à la rencontre des acteurs français : les alliances, les instituts et celles et ceux qui jouent un rôle de premier plan dans les relations économiques. Certaines rencontres facilitent la mise en place de coopérations décentralisées qui permettent d’accélérer la concrétisation de projets. Pour Haïti, par exemple, c’est très important pour que tous ceux qui aujourd’hui sont mobilisés pour rassembler des médicaments, des vêtements et des produits de première nécessité puissent avoir des contacts locaux et sachent qu’ils arrivent directement entre les mains de ceux auxquels ils sont destinés.

Cette année, en mars 2024, l’Assemblée des Français de l’étranger a fêté ses 40 ans, pourriez-vous nous en dire davantage sur cette organisation ?

Hélène Conway-Mouret : Oui, c’est une Assemblée qui n’a ce nom que depuis 2004. Avant, elle s’appelait le Conseil supérieur des Français de l’étranger (CSFE). Elle a été réformée et modernisée avec la réforme que j’ai menée quand j’étais ministre en 2013. Depuis 2014, alors qu’auparavant il y avait 155 conseillers dans le monde qui, pour certains, avaient un grand nombre de pays rassemblés dans une seule circonscription, les Français résidant hors de France sont représentés par 443 conseillers des Français de l’étranger. Ce sont de véritables élus de proximité attachés au pays où ils résident et très au fait et sensibilisés aux problématiques locales. Cette connaissance est très précieuse notamment en cas de crise. On l’a vu durant la pandémie de 2020. Leur nombre, par circonscription, est proportionnel au nombre d’inscrits dans la circonscription. Organisés au sein d’un conseil consulaire, ces conseillers donnent un avis sur les allocations en soutien aux Français, notamment sous forme de bourses scolaires et d’aides sociales, ainsi qu’aux associations. Ils accompagnent également leurs compatriotes dans leurs démarches administratives et sont notre relai, nous sénateurs et sénatrices des Français de l’étranger, pour porter leur voix au Parlement.

Cette assemblée, qui a fêté ses 40 ans en mars 2024, est composée de 90 conseillers des Français de l’étranger élus par leurs pairs. Ils se rassemblent deux fois par an à Paris : en mars et en octobre. C’est une assemblée indépendante qui élit son président, qui est d’ailleurs une présidente qui organise ses travaux en six commissions. Elles mènent des auditions et émettent des avis et des résolutions à destination du gouvernement.

Au mois de juin, vous étiez présente à la 5eme édition des Trophées CCI France International à Paris, quelles sont les performances des entreprises françaises à l’étranger ?

Hélène Conway-Mouret : Il y a beaucoup d’entreprises et d’entrepreneurs français qui sont à l’étranger et ces trophées les mettent en valeur. En 2024, il y avait 90 dossiers et une vingtaine de finalistes dont sept qui ont été récompensés. Pour moi, ce qui est formidable, c’est que nous avons un tissu productif à l’étranger très hétérogène et très dynamique. Il y a bien sûr des grands groupes, mais nous avons également des PME et TPE qui exportent notre savoir-faire que ce soit dans l’innovation, la haute technologie, la gastronomie, l’hôtellerie, l’artisanat ou le luxe. Par exemple, il n’y a pas une seule grande ville maintenant où il n’y a pas un boulanger-pâtissier français, souvent de renom d’ailleurs. Ces entrepreneurs français à l’étranger sont des formidables porte-étendards de la France dans le monde et participent au rayonnement de notre pays et à sa diplomatie.

J’ai pris connaissance le 6 novembre sur le site du Sénat de votre intervention à la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées en présence de Stéphane Bouillon (secrétaire général du SGDSN), Vincent Strubel (directeur général de l’ANSSI) et de Marc-Antoine Brillant (chef du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères | VIGINUM). Quel est votre avis sur les réponses apportées du budget 2025 concernant la cybersécurité et les ingérences étrangères ?

Hélène Conway-Mouret : Il y a une vraie prise de conscience du danger de ces ingérences. Je m’occupe essentiellement du domaine de la défense au sein de la commission et je suis préoccupée par la vulnérabilité de nos entreprises, qu’il faut à tout prix protéger. Les cyberattaques qui sont dirigées contre la France viennent principalement de deux États et sont organisées au niveau étatique. La force de pénétration de ces attaques est impressionnante. Pour cela, il faut avoir les protections les plus solides possibles. Cependant, elles sont généralement onéreuses et beaucoup d’entreprises n’ont pas la trésorerie pour s’en protéger. Durant cette audition, mon intérêt était de savoir comment au niveau de l’État nous pouvions sensibiliser l’ensemble des entreprises avant qu’elles ne se fassent pirater, ou racketter et finalement se retrouver en grande difficulté. Nous avons des crédits alloués qui sont aujourd’hui en forte augmentation mais nous constatons qu’ils ne suffisent pas.

Cette prise de conscience des ingérences étrangères ne concerne pas seulement les entreprises. L’audition du directeur général de l’ANSSI a été très éclairante sur les ingérences étrangères qui prennent la forme de campagnes de désinformation. Nous l’avons vu à nos dépens en Afrique où l’image de la France a été considérablement écornée. Nous le voyons dans de nombreux pays durant les périodes électorales comme aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en France. Le problème avec la désinformation, c’est qu’elle n’a même plus à être télécommandée par des États tiers. Les réseaux sociaux servent de support pour la propagation des mensonges qui peuvent avoir des conséquences catastrophiques. Sans évoquer les enjeux de harcèlement numérique qui ont des effets considérables sur la santé mentale, en particulier des jeunes générations. Pour réguler les fake news, il est vital que le Parlement s’unisse et légifère et que nous disposions d’un État fort et régulateur. Je ne suis pas particulièrement attachée aux normes, parce qu’ il y en a parfois un peu trop, mais quand il n’y en a pas assez, on se réveille souvent trop tardivement pour s’apercevoir des dégâts causés.

L’éducation et la transmission ont toujours été au cœur de votre action, avez-vous quelques projets à nous partager ?

Hélène Conway-Mouret : Je marraine une association qui s’appelle « Les chemins de la réussite » depuis des années. Actuellement j’accompagne trois jeunes filles : Lindsay, Clara et Alice. Le fait que je les suive les motive pour réussir. Quand j’ai commencé, j’avais plutôt des jeunes en décrochage scolaire. Aujourd’hui, je suis heureuse de voir que certains que j’ai aidés ont non seulement passé des masters et ont toutes et tous trouvé un emploi.

Il y a un sujet aujourd’hui qui m’intéresse énormément, lié à mon ancienne fonction de professeure d’université en charge d’un département, c’est la création des universités européennes. Pendant longtemps, avec mes collègues, nous avons bataillé pour essayer de créer des équivalences de diplômes en offrant cette opportunité à nos étudiants. Dans le cadre d’Erasmus ils partaient pendant un an et en retour nous recevions des centaines d’étudiants venant de tous les pays européens. C’était très complexe à mettre en place. ll fallait que les cours soient équivalents à ce qu’ils faisaient, qu’ils passent les examens, qu’ils réussissent pour pouvoir être admis dans l’année supérieure. J’avais signé 25 partenariats avec les universités françaises, italiennes, allemandes et espagnoles et des MOU (mémorandum d’entente) avec des universités chinoises. Je crois à l’importance et aux bienfaits de la mobilité internationale qui permet de créer des liens et s’enrichir de la culture et des coutumes des pays étrangers. Au Sénat, je me bats contre ceux qui veulent fermer les frontières et réduire le nombre d’étudiants étrangers venant en France. Je  pense au contraire que c’est une chance extraordinaire d’avoir ces jeunes. On sait que la vaste majorité d’entre eux rentre dans leur pays parce qu’ils sont bien qualifiés et auront une meilleure qualité de vie. Mais ceux qui restent sont un atout pour la France. Je travaille sur le plan législatif pour que notre pays soit le plus ouvert possible et facilite la venue, l’installation et la réussite des étudiants étrangers. Quand je me déplace à l’étranger et que je suis invitée par un ministre francophone qui a étudié au lycée français local et/ou a fait ses études supérieures en France, il est souvent plus disposé à choisir un projet porté par un groupe français parce qu’il lui sera familier et qu’il sait avec qui il travaille.

Pour les jeunes entre 18 et 28 ans, le Volontariat International en Entreprise (V.I.E) est un accélérateur important dans leur carrière professionnelle, quel message souhaiteriez-vous transmettre sur l’opportunité de se former à l’international ?  

Hélène Conway-Mouret : Un message d’encouragement. D’abord sur le plan personnel, c’est très important parce que c’est une ouverture à l’autre que ce soit sur le plan culturel ou linguistique. Partir à l’étranger, c’est aussi se faire souffrance car nous laissons pour une période donnée notre famille, nos amis, notre mode de vie. C’est aussi à terme la possibilité de prendre conscience de beaucoup de choses sur soi-même. L’expatriation, quelle qu’elle soit, permet de grandir, s’émanciper, s’enrichir. Sur le plan professionnel, elle ouvre aussi des opportunités de maîtriser une ou plusieurs langues étrangères, d’acquérir des savoir-faire qui nous étaient jusqu’alors inconnus et de pouvoir travailler, de retour en France, avec des entreprises françaises ou étrangères. Dans 80 à 90 % des cas, les VIE sont ensuite embauchés en CDI dans les entreprises.