Lors de la première édition en 2024, au Club de l’Etoile à Paris, j’avais rencontré Wilson Ladeiro, le co-fondateur du Festival Olá Paris! Pour le lancement de cette deuxième édition, du 6 au 8 mars 2026, j’ai choisi d’interviewer la marraine de l’événement, Beatriz Batarda, récompensée à plusieurs reprises aux Globos de Ouro (Golden Globes, Portugal).
Par Diane Cardoso-Gomes

Bonjour Beatriz, merci d’avoir accepté cette interview.
Dans un premier temps, j’aimerais que nous échangions sur vos origines et votre parcours professionnel. Pourriez-vous nous retracer votre parcours en quelques lignes ?
Beatriz : Mes grands-parents maternels ont joué un rôle déterminant dans la construction de mon identité. C’était un couple improbable : elle était française d’origine juive, orpheline de mère dès son plus jeune âge, et lui était originaire de l’Alentejo, issu d’une grande famille catholique conservatrice. Malgré d’énormes différences en matière d’éducation, de langue et, bien sûr, de références, ils ont réussi à construire une famille ouverte aux autres, avec un fort sens de la communauté, un mélange d’expatriés et de Portugais parlant diverses langues. Dans ma jeunesse, j’ai peut-être souffert de ne pas appartenir à une famille plus traditionnelle, mais en grandissant, j’ai appris à valoriser mon identité franco-portugaise. Animée par l’admiration pour le théâtre britannique, je suis partie étudier à Londres plutôt qu’en France. À l’époque, je trouvais le théâtre français trop intellectuel et le théâtre anglais plus axé sur le public. Ma perception a depuis changé et peut être à cause des transformations, conséquences de l’évolution technologique, aujourd’hui, je crois plus que jamais que le théâtre n’est véritablement théâtre que lorsqu’il instaure un dialogue avec le public, non pas pour l’éduquer ou l’endoctriner, mais plutôt pour l’inciter à rester vigilant dans sa réflexion sur son identité, en lui restituant les questions que le quotidien étouffe. Après l’école, j’ai travaillé au Royaume-Uni pendant plusieurs années, puis je suis devenue mère. La maternité modifie naturellement les priorités, mais surtout, j’ai compris que j’appartenais au Portugal, à la langue de Camões et à son paysage, bien plus que je ne le pensais.
Enseigner le théâtre en parallèle de votre carrière d’actrice occupe une place importante dans votre vie. Avez-vous d’autres domaines artistiques que vous aimeriez explorer ?
Beatriz : Tous les domaines artistiques m’appellent, sauf la musique, il est trop tard pour moi. J’ai commencé la mise en scène à peu près en même temps que l’enseignement, précisément parce que je sentais qu’être actrice ne me suffisait pas. J’ai compris qu’être actrice était un prétexte pour mourir au nom d’un geste plus grand, pour m’effacer en-dessous de l’histoire de quelqu’un qui mérite l’attention du public. Mais les années de théâtre m’ont aidée à surmonter ma peur de vivre, et j’ai acquis la confiance nécessaire pour dessiner et écrire un peu sans but précis, ou pour créer des spectacles, en réaction au monde, peut-être mue par un désir de comprendre plutôt que par celui d’être vue. Á mon avis, le théâtre demeure le lieu de rencontre de toutes les expressions, le lieu de la communication la plus mystérieuse et la plus profonde. Le cinéma en donne l’impression, mais le théâtre l’est, le véritable lieu de partage. C’est peut-être pourquoi le chemin qui mène à la création d’un spectacle théâtral qui émeut ou touche reste un mystère pour moi.
Comment percevez-vous le cinéma portugais aujourd’hui à l’international ?
Beatriz : Le cinéma portugais est parvenu, au prix de nombreux sacrifices de la part des producteurs, des équipes et des artistes, et avec une volonté politique moindre qu’escompté, à se définir par une identité forte et propre. C’est un cinéma influencé avant tout par ses homologues européens, mais profondément singulier dans sa vision du monde et de la société, dans sa sensibilité au temps, fruit de notre histoire politique, des années de fascisme, des fractures entre les strates sociales, des échanges avec l’hémisphère sud et d’un coucher de soleil sur l’océan Atlantique. J’ai le sentiment que notre nature est à la fois punie, contemplative et existentialiste. Le célèbre mot « saudade » ne représente pas le sentiment d’être prisonnier de la mélancolie du passé, comme beaucoup le pensent ; il est plutôt proche du mot « desidero », le désir qui appelle ce ou ceux qui nous ont laissés inachevés.
Que ressentez-vous à l’approche de cet événement en tant que marraine de cette seconde édition ?
Beatriz : On ne sait pas combien de temps encore le cinéma continuera d’être investi par et avec le public. Jamais les petits festivals n’ont été aussi importants qu’aujourd’hui et le resteront. Ce sont des lieux de véritables rencontres, au cœur même du cinéma, où l’on partage les questions que soulève le septième art.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes qui liront cet entretien ?
Beatriz : Le monde des idées commence par la découverte de son propre corps. Il faut danser, enlacer, sentir la pluie sur sa peau, tenir la main de son voisin pendant un concert, pleurer devant un tableau, créer de ses mains, arroser ses propres plantes. Appartenir avec amour à quelqu’un, ou à une passion, est plus important qu’être admiré ou envié.

