Liliana Tavares Ribeiro et Aïcha Lopes, étudiantes et commissaires de l’exposition collective : Enfin chez-soi ?

Où commence le chez-soi : dans un lieu, une langue, une mémoire ou le regard des autres ? Imaginée par les jeunes commissaires Liliana Tavares Ribeiro et Aïcha Lopes, toutes deux étudiantes, l’exposition collective Enfin chez-soi ? explore nos appartenances mouvantes et nos identités en constante recomposition. Présentée depuis le 8 septembre 2026, je vous invite à découvrir l’exposition jusqu’au 20 septembre à la Maison du Portugal – André de Gouveia, à Paris.

Par Diane Cardoso-Gomes

Aïcha Lopes & Liliana Tavares Ribeiro

Pour commencer cette interview, pourriez-vous partager avec les lecteurs de Paris Latina News vos parcours respectifs ? En quoi vos études ont-elles nourri ce projet ?

Liliana : Aïcha et moi nous sommes rencontrées à l’IESA arts&culture, où nous sommes toutes les deux en master Marché de l’art depuis 2024. Nous avons cependant choisi deux spécialités différentes : je me suis orientée vers le marché international de l’art contemporain, tandis qu’Aïcha s’est spécialisée en commissariat d’exposition. De mon côté, j’ai d’abord suivi une double licence franco-portugaise en Administration et échanges internationaux et en Sciences de l’entreprise. J’ai ensuite souhaité mettre ces compétences d’organisation, de gestion et de coordination au service du secteur artistique. Pour ce projet, mon rôle a donc surtout été de coordonner toute la production de l’exposition, ainsi que sa communication et la relation avec les partenaires, notre co-porteur Cap Magellan et les artistes.

Aïcha : Pour ma part, mon parcours a toujours été significativement orienté vers l’art et les sciences sociales. J’ai passé mon baccalauréat avec une spécialité arts plastiques, avant de poursuivre mes études dans le domaine de l’art et de la culture visuelle des pays anglophones, puis de m’orienter vers un master Marché de l’art, spécialité Commissariat d’exposition, à l’IESA arts&culture. Depuis le lycée, je poursuis également une pratique artistique personnelle en parallèle de mes études. Au fil de mon parcours, j’ai compris que je souhaitais investir le monde de l’art davantage du côté du soutien et de l’accompagnement des artistes. C’est ce qui motive notamment mon poste actuel au CNAP et mon intérêt pour le commissariat d’exposition : aider les artistes à raconter leurs histoires, à faire entendre leurs voix et à transmettre des messages auxquels je crois aussi. Au sein d’Alquimia, je mets cette approche au service de Enfin chez-soi ? en travaillant sur le commissariat, la scénographie et la médiation.

Comment est née l’idée d’Enfin chez-soi ? Pourquoi avoir choisi la forme interrogative dans le titre ?

Liliana : À l’origine, il s’agissait d’un projet étudiant que nous devions concevoir pour notre diplôme, mais très vite, nous avons eu envie d’en faire quelque chose de beaucoup plus personnel et important. Au fil de nos discussions, nous avons réalisé que, malgré nos parcours différents, nous avions beaucoup de questionnements en commun autour de nos origines, de nos familles, de nos langues et de notre place dans la société. Le titre « Enfin chez-soi ? » est venu de cette réflexion. Le « enfin » est important parce qu’il évoque presque l’arrivée quelque part, comme si l’on cherchait depuis longtemps un endroit où se sentir pleinement légitime, mais le point d’interrogation vient rappeler qu’il n’existe peut-être pas de réponse définitive.

Aïcha : Comme Liliana l’a bien expliqué dans l’expression « Enfin chez-soi » chaque mot a son importance. Cependant, sans même s’intéresser au côté étymologique de l’expression, je pense que sa force réside principalement dans sa simplicité. Finalement c’est une expression qu’on utilise même sans avoir besoin de la conscientiser. On dit “Enfin chez-soi” après un voyage, une longue journée de travail, un effort hors de la maison. Mais au fond qu’est-ce que le chez-soi quand on vient véritablement d’autre part ? Il y a-t-il plusieurs “chez-soi” au nombre de pays que l’on visite, ou le chez-soi est-il un lieu, un concept unique auquel on souhaite instinctivement revenir. Pour moi la complexité c’est vraiment le point d’interrogation, qui élargit vraiment le champ des possibles, et qui intègre qu’une définition unique ne saurait contenir ce que signifie vraiment le chez-soi.

Quels retours avez-vous eu lors du vernissage ? Que souhaitez-vous que le public ressente ou questionne en découvrant l’exposition ?

Liliana : Le vernissage a accueilli 180 personnes et a été très émouvant pour nous parce que nous avons vu se rencontrer des personnes qui ne venaient pas forcément des mêmes horizons, mais qui se reconnaissaient dans certaines œuvres ou certains récits. C’était important pour nous que l’exposition ne soit pas uniquement un espace où l’on regarde des œuvres, mais aussi un espace où l’on échange. Nous aimerions que les visiteurs ressortent avec leurs propres questions. Peut-être en se demandant : qu’est-ce qui fait que je me sens chez moi ? Est-ce un lieu, une personne, une langue, une mémoire, une histoire ? Surtout, nous ne cherchons pas à donner une réponse unique. Le « chez-soi » peut être multiple. On peut se sentir chez-soi dans plusieurs endroits ou parfois nulle part complètement. Pour nous, cette ambiguïté est justement intéressante.

Pourquoi avoir choisi d’aborder les migrations et les identités recomposées ?

Liliana : Parce que cette question fait partie de nos histoires, mais aussi parce qu’elle dépasse largement nos deux parcours. Nous avons toutes les deux grandi avec cette idée d’un héritage qui se construit entre plusieurs espaces culturels. Dans mon cas, je suis née en France de parents immigrés portugais. Le Portugal reste un territoire très intime pour moi : j’y ai de la famille, j’y ai vécu et travaillé, tandis que la France est le pays dans lequel j’ai grandi et construit mon parcours. Cette expérience fait naître des questions très concrètes sur l’appartenance : peut-on appartenir pleinement à plusieurs endroits ?

Aïcha : Pour ma part, mon histoire familiale est déjà traversée par plusieurs cultures : je suis fille de parents ivoiriens et j’ai aussi grandi avec l’héritage cap-verdien et lusophone de mon beau-père. Le rapport à la migration, à la transmission et aux identités multiples fait donc partie de mon environnement depuis longtemps. C’est aussi ce qui m’a amenée à m’interroger sur la manière dont on construit son identité lorsque l’on grandit entre plusieurs héritages, parfois transmis directement, parfois de manière plus indirecte. Avec Enfin chez-soi ? nous avons voulu partir de ces expériences personnelles pour ouvrir une réflexion plus large sur les migrations et les identités recomposées. Il nous semblait important de montrer que ces parcours ne se résument pas au déplacement d’un territoire à un autre, mais qu’ils peuvent aussi donner naissance à de nouvelles formes d’appartenance et de rapport à soi. Forcément, dans le contexte politique actuel, l’exposition prend une résonance particulière. Même si nous avons volontairement souhaité nous éloigner d’une véritable politisation du propos, les questions que nous abordons sont aujourd’hui au cœur de nombreux débats. Il nous semblait donc d’autant plus important de les aborder à partir de nos expériences, parce qu’elles nous concernent, qu’elles concernent des personnes qui nous ressemblent, mais aussi, d’une certaine manière, celles qui ont des parcours très différents des nôtres.

Quel dialogue avez-vous souhaité créer entre les différentes pratiques artistiques ?

Liliana : Nous avons souhaité réunir des pratiques différentes (peinture, dessin, photographie, vidéo, installation, mais aussi des formes plus participatives) pour montrer qu’il n’existe pas une seule manière de raconter l’appartenance. Les œuvres dialoguent autour de notions comme la mémoire, le corps, le paysage, la transmission ou encore la langue. Certaines sont très intimes, d’autres portent une dimension plus collective. Nous voulions créer des correspondances plutôt qu’imposer une lecture unique. Il y a aussi une volonté de faire circuler les récits entre les générations. La participation des élèves de l’Atelier des Noctambules, accompagnés par Nathalie Afonso, était importante dans cette perspective. Elle permet d’introduire d’autres regards et d’autres expériences dans l’exposition.

Aïcha : Tout ce que Liliana a dit est très juste et si je devais ajouter quelque chose, ce serait un mot d’ordre : “accessibilité”. On ne prétend pas apporter de réponse parfaite, mais penser une médiation et une scénographie adaptée m’a aussi poussée, en dehors des multiples langages convoqués par les œuvres, à penser l’exposition comme une véritable expérience synesthésique (où l’ouïe, la vue et l’odorat structurent le parcours et sont constamment stimulés). Avec la multitude de médiums, l’intention était de convoquer un maximum de voix, ce qui définit également bien le travail de l’atelier des Noctambules au sein de notre exposition. Nous souhaitions volontairement intégrer une impression de “malaise”, de “too much information” – les expériences de chacun étant pour la plupart faites d’ambivalence.

Cette expérience a-t-elle transformé votre propre définition du « chez-soi » ?

Liliana : Oui, je pense que nous avons toutes les deux beaucoup évolué sur cette question. Personnellement, je dirais aujourd’hui que le chez-soi est moins un endroit qu’un ensemble de liens. Il peut être géographique, mais aussi affectif, culturel ou linguistique. Il n’était pas nécessaire de choisir entre plusieurs appartenances. Pendant longtemps, on peut avoir l’impression qu’il faut être « suffisamment » française ou « suffisamment » portugaise, par exemple. Aujourd’hui, je pense davantage que l’on peut construire son propre rapport à ces différentes histoires.

Aïcha : Oui, cela m’a aidé à réfléchir à ma propre définition du chez-soi entre les multiples identités qui font de moi qui je suis. J’ai pu comprendre que le chez-soi pour moi est fondamentalement impalpable et qu’il peut être multiple. L’entre- deux pour moi c’est en fait un terme qui intègre plus que deux entités et c’est ok !

Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes ?

Liliana : Je dirais : vous avez le droit de construire votre propre définition de l’appartenance. On peut porter l’histoire de sa famille sans être obligé de la reproduire exactement. On peut avoir plusieurs héritages, plusieurs langues, plusieurs cultures et en faire quelque chose qui nous appartient.

Aïcha : Je dirais que c’est ok de ne pas se définir sous une seule identité, ou de se sentir fragmenté.  Comme on le démontre dans l’exposition (les œuvres, les textes, les interviews…) l’identité teintée par l’immigration peut être difficile à trouver, à définir, lourde à porter mais elle n’en reste pas moins belle dans sa multiplicité. La complexité des expériences vécues par nos aïeuls puis par nous-même sont une partie de nous qui nous accompagne sans nous définir entièrement. C’est à nous de construire quelque chose de nouveau ensuite et de se trouver.

Si vous souhaitez obtenir plus d’informations sur l’exposition et la Cité internationale universitaire de Paris :

https://www.citescope.fr/evenement/enfin-chez-soi-identites-migrations-et-recits-dappartenance/