Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS – Institut de relations internationales et stratégiques – spécialiste de la région Amérique latine et des Caraïbes

Le mardi 24 mars 2026, à l’occasion de la parution de l’ouvrage « L’Amérique latine face aux défis mondiaux », j’ai eu le plaisir d’échanger avec Christophe Ventura lors de la conférence qui s’est tenue dans le 11eme arrondissement de Paris, à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Cet ouvrage, né d’une idée de Marie-Pierre Bourzai, directrice du département Amérique latine de l’Agence française de développement (AFD), est l’aboutissement d’un partenariat de dix ans entre l’AFD et l’IRIS. A travers le parcours de Christophe, qui a assuré la coordination scientifique de l’ouvrage, je vous propose de découvrir son point de vue sur les évolutions géopolitiques, politiques, économiques et sociales de la région.    

Par Diane Cardoso-Gomes

Bonjour Christophe, peux-tu présenter ton parcours et ton intérêt pour le continent latino-américain ?

Christophe : Je suis directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et dirige notre programme Amérique latine & Caraïbe. Dans ce cadre, nous avons développé le projet de l’ouvrage « L’Amérique latine face aux défis mondiaux » en partenariat avec l’Agence française de développement (AFD) qui vient de paraître le 24 mars 2026.

Je suis également journaliste au Monde diplomatique où je suis notamment l’actualité politique, économique et géopolitique de l’Amérique latine.

Mon parcours par rapport à l’Amérique latine est celui de quelqu’un qui au départ n’a pas de lien avec cette région ni sur le plan personnel, ni familial. Il n’y a pas de lien spontané mais c’est une région qui depuis l’enfance m’a toujours intéressée, comme un objet de curiosité, au sens positif et intellectuel du terme. J’ai toujours été attiré par ce que je pouvais connaître de cette région, voir d’elle par le truchement de la télévision, des documentaires, des productions de dessins animés, de bandes dessinées, du sport, des choses qui nous parlaient de l’Amérique latine et surtout de la période préhispanique avec les grands empires incas et aztèques. Cela a toujours exercé une forme d’attraction chez moi, ce qui me permettait aussi probablement d’avoir un imaginaire un peu nourri par tout cela, de partir un peu ailleurs et en même temps percevoir quelque chose de familier.

Au gré de mon parcours scolaire et à travers l’apprentissage de l’espagnol et de l’histoire de la civilisation ibéro-américaine, j’ai toujours gardé une certaine constance sur l’intérêt de la région qui s’est développé ensuite. Je pourrais enfin ajouter à cela une adolescence nourrie de premières rencontres littéraires, qui peuvent être aussi fortes que des rencontres humaines, avec ce qu’on appelle la génération du boom latino-américain. Des écrivains connus comme Gabriel García Márquez, Julio Cortázar, Jorge Luis Borges et d’autres avec lesquels j’ai par exemple découvert le réalisme magique.  

Ma compréhension, ma sensibilité à l’Amérique latine n’ont fait que s’aiguiser, grandir et se diversifier. J’ai décidé d’y aller avec mon sac à dos quand j’étais en âge de voyager pour bien connaître la région. Dans un premier temps l’Amérique centrale et le Mexique puis petit à petit toute la région. La grande accélération, si je puis dire, est intervenue au début des années 2000, du fait que je participais d’une manière active au lancement de ce qu’on appelait le mouvement altermondialiste qui est né en partie en Amérique du Sud et en France avec la création de l’association ATTAC dont j’ai été l’une des jeunes recrues. J’ai participé au lancement de l’association, à son organisation et à l’animation des forums sociaux mondiaux. Le premier s’est tenu en 2001 à Porto Alegre, dans l’État de Rio Grande do Sul au Brésil. L’événement avait réuni des milliers de délégués de la planète entière qui surgissaient de la société civile internationale, des associations, des syndicats, des mouvements populaires, des intellectuels, des journaux critiques…

Cela a été pendant des années un mouvement très fort, très important de contestation pour une autre mondialisation. J’ai eu la chance, le privilège même, de participer à la genèse de tout cela. Cela m’a beaucoup projeté vers l’Amérique latine. J’ai été dans beaucoup d’endroits et j’organisais de nombreux événements. Les changements politiques ont été nombreux en Amérique latine durant cette période des années 2000 avec ce qu’on a appelé le virage progressiste ou le virage à gauche, ou encore « national populaire », du Venezuela d’Hugo Chavez au Brésil de Lula, en passant par l’Argentine de Kirchner, à la Bolivie de Evo Morales à l’époque etc.

Sur le terrain pendant tous ces processus, j’en ai connu une partie des acteurs collectifs ou individuels. C’est un peu toute cette histoire-là qui a fait que j’ai accumulé une forme de connaissance et d’expérience sur et dans la région, que j’ai pu partager au travers de productions écrites, d’articles, de cours et de conférences. Après avoir écrit pendant toute cette période comme collaborateur en particulier au Monde diplomatique, je suis aujourd’hui dans la rédaction du journal.

A partir de 2019, Pascal Boniface, le fondateur et le directeur de l’IRIS a proposé de développer un programme Amérique latine qui n’existait pas au sein de l’IRIS. Il avait en tête que cette région, délaissée dans le champ de la recherche française, allait prendre une importance croissante dans le jeu des relations internationales au 21e siècle avec d’autres acteurs dits du « Sud ». J’ai mis en place ce programme, je l’anime toujours, il se développe, et depuis, l’Amérique latine fait partie de mon champ d’activités professionnelles. Cette région est bien sûr le cœur de mes centres d’intérêts quotidiens, que ce soit intellectuellement, culturellement et amicalement.

J’aimerais en savoir davantage sur ton rôle au sein de l’IRIS…

Christophe : Mon rôle est de développer un programme qui soit un point de référence pour toute personne s’intéressant ou travaillant sur l’Amérique latine. Nous y mettons à disposition de nombreuses productions, dans des formats différents (écrits, audio, vidéo) pour partager et vulgariser des connaissances sur l’Amérique latine. En ce qui me concerne, c’est à travers ce programme que je réalise mes chroniques sur l’Amérique latine régulières en vidéo, que je publie des auteurs ou des autrices, des experts sur des sujets divers et variés sous la forme de notes, qu’on propose au grand public au sein de l’IRIS et au sein de ce programme. C’est ici que nous développons des partenariats et que nous répondons à des appels d’offres pour des ministères ou des institutions qui ont besoin d’avoir des éclairages et des analyses sur la région. C’est dans ce cadre-là que nous avons développé un partenariat depuis 10 ans avec l’AFD.  

Ce partenariat avec l’AFD consiste en la production de notes d’analyse et de conjoncture qui ont des formats différents, sur des thèmes que l’on détermine avec l’AFD et qui répondent à leurs besoins, des éclairages géopolitiques, des grilles de lecture et d’analyse sur les dynamiques d’insertion des pays de la région dans le système international. C’est à travers ce programme qu’avec l’AFD, nous organisons chaque année un grand colloque public sur les évolutions latino-américaines.

J’ai la possibilité de faire appel à des collaborations, nous avons maintenant une équipe dans ce programme avec des spécialistes de pays comme Cuba ou de zone comme la Caraïbe. J’interviens aussi comme enseignant au sein de l’école de l’IRIS, l’Iris’Sup. Les chercheurs de l’IRIS participent à la formation de nos étudiants. Nous leur dispensons des formations en géopolitique appliquée (au niveau de master) et on peut faire appel à eux pour travailler avec nous dans la recherche et les programmes. Cela fonctionne dans les deux sens. Le deuxième pan de mon activité à l’IRIS est l’enseignement.

Quelle a été ta réaction quand tu as appris que Marie-Pierre Bourzai, directrice du département Amérique latine de l’Agence française de développement (AFD) te confiait la coordination scientifique de l’ouvrage « L’Amérique latine face aux défis mondiaux » ?

Christophe : Lorsque Marie-Pierre Bourzai a eu l’idée de cette publication, j’ai été très heureux à divers titres. D’abord, cela faisait une première expérience de publication d’un projet éditorial de cette envergure entre l’AFD et l’IRIS. Ce qui était en soi un projet très intéressant, un beau défi, des gens qui écrivent mais aussi des gens qui font un travail d’édition. Ce projet est le fruit d’une réflexion collective sur les thèmes qui ont été abordés, sur la manière dont l’ouvrage a été conçu, sur sa maquette, sa promotion, etc. Chaque étape a été élaborée en coopération entre nos deux institutions. Je remercie ici notamment Maria-José Zambrano qui a assuré la coordination éditoriale pour les équipes de l’AFD, Marc Verzeroli pour la même partie à l’Iris et Gwenaëlle Sauzet pour son travail sur la communication à l’IRIS. Marie-Pierre Bourzai avait à cœur de valoriser tout le travail accompli pendant 10 ans à travers la production d’une vingtaine de notes d’analyse et de conjoncture dans le cadre de cette convention avec l’AFD. L’idée était de porter un regard sur les dernières années mais également d’actualiser tout ce que nous avions expertisé et de dire aujourd’hui où l’on en était et quelles étaient les dynamiques pour la région dans les années à venir.

Quel regard portes-tu sur l’évolution du métier de chercheur en relations internationales ?

Christophe : Aujourd’hui, le métier de chercheur en relations internationales bénéficie de la montée en puissance des questions internationales de plus en plus au cœur de l’actualité quotidienne, ce ne sont plus des questions qui sont réservées, justement, aux experts membres d’un univers assez fermé ou lointain. Aujourd’hui, il existe une « géopolitisation » de nombreux enjeux, économiques, énergétiques, climatiques, sanitaires, politiques et sociaux. Rarement la géopolitique n’a à ce point pesé dans les vies politiques nationales et locales. On le voit avec la guerre en Iran et ses impacts économiques, le prix de l’essence à la pompe, enfin on pourrait multiplier les exemples pour dire que les questions géopolitiques et internationales impactent de plus en plus directement la vie des gens.

Il faut rester plus que jamais ancré sur son champ de compétences, sur ce que l’on sait faire. On demande toujours plus aux experts en relations internationales, notamment dans les médias, de pouvoir interpréter tous les signes. Attention à ne pas céder à cette facilité et conserver la crédibilité de ce métier. D’avoir la modestie de comprendre et de savoir qu’on ne peut pas interpréter le monde dans tous ses aspects. Je crois que le chercheur est plus exposé qu’il ne l’était à donner son point de vue, à être sollicité par divers acteurs : les médias, les gouvernements, les associations, etc.

Quel message souhaites-tu transmettre aux jeunes qui liront cette interview ?

Christophe : Le monde de demain va exiger que les jeunes s’engagent face aux défis qui nécessitent la mobilisation de tout le monde. C’est une période où il faut être concerné, s’engager, participer d’une manière ou d’une autre aux évolutions du monde. Ne pas résumer ou réduire sa relation au monde à ce qu’on envoie ou à ce qu’on reçoit sur les tablettes, les téléphones, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle mais aller sur le terrain, ce serait cela mon message. Connaître le terrain, connaître les gens, les regarder dans les yeux, comprendre et partager leur regard, aller là où se passent les choses, c’est ce qui est le plus enrichissant, le plus stimulant et qui apporte le plus de gratification à chacun. C’est aussi ce qui permettra de donner un sens au déferlement des choses et des signes que nous percevons et dont nous sommes abreuvés dans notre quotidien au milieu des machines, d’internet et des réseaux.


L’ouvrage est disponible en libre accès sur la plateforme Cairn.

Crédit photo & vidéo : ©Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)